11 décembre 2007
Mémoire de pierres ou d'hommes?

Le petit train Ducauville, dit "Beybir"
Il est incontestable, que le terme "bidonville" français est d'origine casablancaise. Fut-il canonisé par l'Académie française en 1920, à la place du "gadoueville" français, sur la base du rapport d'un architecte du projet de construction du quartier des Habous? Eût-elle donc traduit "bidonnage" par truquage, "bidonner" par faire rire, "se bidonner" par se maquiller et "bidonnant" par très amusant? N'a-t-il été usité qu'à partir de la crise mondiale des années 1930, sur la foi d'un journaliste français anonyme? Etait-ce Pierre Lhande de L’Illustration de Paris, qui écrivait dans son article, "L’urbanisme en boîtes de conserves" du 11 novembre 1933 : “le gourbi est fait à la diable, avec un ramassis de boîtes et de bidons aplatis, de vielles tôles ondulées, de volets cloués, mais la haie vive est émondée et la palissade est sûre…” Serait-ce le premier reportage sur un bidonville? En fin de compte, c'est le journaliste R. Gauthier du journal Le Monde, qui lança le néolo-gisme "bidonville", dans son article "Du Maroc", datant du 9 septembre 1953, venu spécialement couvrir les évènements sanglants, conséqutifs à l'assassinat du leader syndicaliste tunisien Ferhat Hachad.
Malgré un itinéraire aussi balisé, la date et le lieu de naissance du Cariane prêtent encore à controverse, où thèse et antithèse s'entrechoquent, au plus haut niveau. Moult questions qui embarrassent les alliés d'une "mémoire de pierres", pour vouloir les évacuer au plus vite, exigent que des ralliés à la "mémoire d'hommes" y répondent, auparavant. Tel le boniment prétendant que “c'est dans les années 20, à proximité de la centrale thermique des Roches Noires à Casablanca, qu'apparaissent les premières baraques, construites à partir de matériaux des plus hétéroclites. Les ouvriers du chantier de construction choisiront la proximité d'une carrière, pour implanter leurs logements sommaires”. Autrement dit, pour parler "bidonville" et non "Cariane", devrait-on arrêter le temps jusqu'aux environs de 1924, date de la construction de la dite centrale, pour que les planches des baraques soient bardées de tôles récupérées des usines? On peut chicaner tant qu'on peut à ce sujet, comme sur le poids de "pierre blonde" extraite du Cariane, dans l'édification des monuments du centre-ville et de la zone industrielle d'Aïn Sebâa, mais on ne contestera jamais, que c'est d'ici que partit la grande épopée du chemin de fer marocain et que les bidonvillois furent ses premiers cheminots. A cause de la fumée dégagée par sa chaudière à charbon, le petit train fut surnommé de l'affectif "beybir", par analogie au savoyard à thé fumant. Cahin-caha et teuf-teuf, il traîna ses wagonnets à la queue leu leu, à la joie des gosses accrochés et des badauds attroupés!
Jilbido
10 décembre 2007
Le destin de "roc marqué au fer"

Scalera : 1° cimenterie du Maroc
Prélude à une tragédie de plusieurs actes, la Conférence d'Algerisas de 1906 constitua un évènement "charnière" dans l'histoire du Maroc. Imposant au Makhzen, pour le contrôle de la Dette, l'établissement d'une zone franche autour de 8 ports marocains, elle avalisa ainsi les études de génie civil pour l'aménagement du nouveau port de Casablanca, commandées pa le sultan My Abdelaziz en 1905, à Gaston de Caqueray, ancien lieutenant de vaisseau et vice-président de la Compagnie Marocaine. Pour ce, le Vizir Mehdi El Menebhi accorda la même année, la concession d'exploitation des carrières de pierres nécessaires à la mise en œuvre du projet. Mais le marché ne leur fut accordé officiellement que le 2 mai 1907, au détriment de la Banque de Paris & des Pays-Bas. Pour les besoins de la cause, l'urbaniste Albert Tardiff ébaucha un premier schéma du futur Casablanca, en traçant sommairement un demi-cercle de 10 km de rayon autour d'El M'rissa, petit port rudimentaire de Dar El Beyda, reliant cinq marabouts : Sidi Abderrahmane, Sidi Allal Kerwani, Sidi Belyout et Sidi Abdellah bel Haj, sur sa base et Sidi Mohamed de Derb Milan, au sommet du rayon. Comme stipulé par la Conférence d'Algesiras, le domaine de statut makhzenien relevant dorénavant, d'une tutelle franco-espagnole pour le contrôle de la Dette, fut découpé en trois secteurs : un noyau central autour de la Casbah, dévolu à l'administration et au commerce, couronné par une zone résidentielle et de plaisance du colonat, au Sud-Est vers Jadida et une réserve industrielle et ouvrière, au Nord-Est vers Rabat. Le concept d'urbanisme "concentrique", ainsi initié, fut développé en 1914 par Henri Prost, l'urbaniste officiel du Protectorat, qui élabora en 1915, le 1° plan urbanistique de Casablanca, intégrant les quartiers industriels des Roches Noires, de la Villette, d'Aïn Sebaâ et … des Carrières centrales. C'est là que la Compagnie Marocaine fonda à flanc de coteau, les "Carrières centrales", filiale gérant chantiers de travaux et camps sous-tentes des manœuvres. Entre-temps, fut installée la "Scalera", première cimenterie industrielle du Maroc, au cœur même de la carrière. Débutèrent alors les travaux du port, un 24 mai 1907, par le terrassement d'une plate-forme de 50 m. d'avancée en mer sur 500 m. de largeur de grève, de part et d'autre de la porte d’El M'rissa. De là, fut tirée une voie ferrée de 0,60 mètre d'empattement, pour la petite locomotive Decauville à charbon et wagonnets à déversement latéral. Un premier tronçon partit des "Carrières centrales" jusqu'au port, convoyant sur une dizaine de kms, le ciment et la pierraille nécessaires à la fabrication des cubes de 50 et 100 tonnes, immergés à 12m de profondeur. Il traversa la carrière d'Aïn Maâzi, à un kilomètre du port, au croisement de l'avenue Pasteur et du bd. de la Résistance, à la place de l'actuelle Cour d'Appel. Celle-ci fournit les gros rochers de terrassement, avant d’être envahie par les eaux de la dite-source et délaissée au profit de la nouvelle carrière de Sidi Abderrahmane, à une dizaine de kms au Sud-Est. Et dire que c'est le destin de "roc marqué au fer" du bidonville des "Carrières centrales" de participer aux causes qui entraînèrent les incidents de la "Bataille de Chaouia", en 1907.
